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15/02/2010

« Nous ne sommes pas des mercenaires de la recherche », disent-ils !

labo.jpgUn geste remarquable ...

Le 23 décembre dernier, le biologiste François Bonhomme, directeur de recherche au CNRS a refusé la prime d'excellence scientifique (PES) de 15.000 euros, récemment créée, et qui lui avait été accordée parce qu'il avait obtenu une médaille d'argent du CNRS pour ses travaux scientifiques en 1996.

Voici un long passage de la très belle lettre dans laquelle il explique son refus (http://www.sncs.fr/article.php3?id_article=2188&id_ru...) : « Vous me voyez flatté d'avoir été considéré digne de cette gratification, mais je suis dans l'obligation morale de la refuser pour mettre mes actes en conformité avec mes convictions. Je ne suis pas du tout partisan, en effet, de la politique de différenciation salariale qui est en train de se mettre en place dans la recherche publique française. En effet, la culture dite « de l'excellence » qui conduit à gérer les équipes de recherche d'une manière pyramidale avec une mise systématique en concurrence soutenue des individus pour l'accès aux ressources, y compris pour ce qui concerne des avantages salariaux directs me semble plus porteuse d'abus, de déconvenues et d'effets pervers que d'être une simple mise en musique d'un concept vertueux de rémunération au mérite (un peu à la manière du « parce que je le vaux bien » de l'Oréal...). Je ne suis pas complètement naïf, et je ne me berce pas de l'illusion d'un monde égalitaire où, tout le monde étant beau et gentil, chacun concourrait à la réussite collective en étant content de son sort à la place qu'il occupe. Non, dans la recherche scientifique, comme dans tout autre domaine professionnel, les acteurs sont essentiellement à la recherche de l'optimisation de leur statut personnel, que ce soit en termes de reconnaissance individuelle, de liberté d'action ou de niveau de vie. Mais ils apprécient aussi de ne pas se sentir en concurrence trop directe avec leurs collègues, et la différenciation des salaires qui se fait par le biais de promotions sur dossier ou sur concours, si elle est parfois jugée trop lente, n'est en général pas contestée sur le fond car principalement décidée par les pairs. Ceci permet aux acteurs de la recherche publique française, qui sont en général venus à ce métier par passion, de se sentir à l'aise dans ce système relativement protégé qui ne ressemble pas à celui de la recherche industrielle et qu'ils ont précisément choisi pour cela. Je reste donc convaincu que le système de primes qui est en train de se mettre en place ne va pas dans le bon sens, et qu'il vaudrait mieux que le CNRS utilise cette fraction de sa masse salariale à améliorer les promotions et les recrutements, y compris dans le cadre technique, plutôt que de nous acheminer par petites touches insidieuses vers un système de compétition systématique de tout le monde avec tout le monde dans lequel des « capitaines de recherche » négocieront leur salaire à l'embauche tout en ayant à leur service une armée de contractuels taillables et corvéables à merci. »


 

 

...précédé par d'autres

Ce geste avait été précédé par celui à l'automne d'un autre directeur de recherche du CNRS, physicien à l'ENS, lui aussi médaille d'argent du CNRS et qui avait également rendue publique une lettre expliquant son refus http://www.sauvonslarecherche.fr/IMG/pdf/LettreOuverte_PE...

Il y écrivait: « Ayant l'honneur d'être distingué par mes pairs en recevant la Médaille d'argent du CNRS en 1999, je vous fais part de mon refus a priori de me voir verser une telle prime. ( ...)  Par principe je suis en effet totalement opposé à l'existence d'un système de primes considérant qu'elles ne constituent en aucun cas un mécanisme acceptable d'amélioration des revenus des agents de la fonction publique. »

De même une chimiste, chargée de recherche au CNRS, médaillée de bronze du CNRS et pour cette raison titulaire d'une prime, dans une lettre rendue publique demandait le droit de faire un don de 3000 euros à l'équipe de recherche à laquelle elle appartient (reversement effectué, ce qui prouve bien qu'il ne s'agit pas de « coups médiatiques ... gratuits » comme le dit un internaute que je ne qualifierai pas sur le site de l'Express http://www.lexpress.fr/actualite/indiscret/un-chercheur-d...). Elle écrivait : « Je ne suis pas partisane d'un système qui pousse à l'individualisme par des primes souvent attribuées de manière cavalière et qui oublie que la recherche est faite par des équipes et pas seulement par des individus. De plus, à l'heure où les crédits récurrents des laboratoires se réduisent à en devenir ridicules, il est indécent d'octroyer de l'argent à titre personnel. On peut néanmoins estimer que les salaires ne sont pas à la hauteur de ce qu'ils devraient être, mais la solution à ce problème ne passe pas par des primes mais par des revalorisations de carrières voire l'augmentation des salaires tout simplement. » http://www.sauvonslarecherche.fr/spip.php?article3074

 

Des actes isolés ?

S'agit-il d'actes isolés faits par de doux idéalistes ? Non, le rejet de cette politique de prime mise en place par le gouvernement (http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do ?cidTex...)  est très largement partagé dans la communauté scientifique.

On ne compte plus les innombrables motions qui ont été votées dans les universités et les labos, ainsi que dans par différentes instances scientifiques et universitaires comme la Conférence des Présidents du Comité National du CNRS pour n'en citer qu'une. Plusieurs instances d'évaluation de la recherche scientifique ont également décidé de refuser l'attribution de médailles du CNRS récompensant la qualité du travail fourni, considérant que l'association d'une prime dénaturait complètement cette distinction  (voir : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article3003). Une pétition a réuni les signatures de plus de 4000 scientifiques. http://www.petition-pes.fr/?petition=2 Et tout récemment, fin janvier, six organisations (FSU (SNCS, SNESUP, SNASUB) SGEN-CFDT Recherche EPST SUD-Recherche-EPST UNSA (SNPTES) CGT (SNTRS, FERC-Sup, INRA) SLU) ont adressé une lettre à la ministre Valérie Pécresse pour lui demander une entrevue sur cette question et l'abandon de la prime d'excellence scientifique, au profit d'une augmentation des possibilités de promotion et d'une «création massive de postes titulaires afin de résorber la précarité».

 

aglae.jpgUne conception inefficace et fondée sur des a priori idéologiques aveugles

Henri Audier avait dans un texte de septembre 2009 dressé un réquisitoire implacable contre ce système de primes, soulignant notamment tous les effets pervers qu'il génère http://www.sauvonslarecherche.fr/spip.php?article2889&....

Ce nouveau système de primes, qui ne seront touchées que par une faible proportion de scientifiques, ne répond absolument pas à la nécessité d'accroître l'attractivité des métiers de la recherche publique. Il est découle d'a priori idéologiques selon lesquelles l'efficacité a pour condition nécessaire et suffisante la mise en concurrence systématique de tous contre tous.  Nos dirigeants sont incapables de comprendre que cette mise en concurrence systématique, dans un milieu qui est déjà terriblement concurrentiel, est à terme délétère. Elle tue la possibilité de coopération et le travail en équipe, conditions indispensable pour une recherche efficace et pourtant déjà très fortement mise à mal par le mode financement de la recherche sur projet. Cette mise en concurrence des agents qui conduit à des stratégies d'adaptation individuelles au détriment du travail d'équipe ne peut que nuire à la qualité même de la recherche.

Comme l'écrit aujourd'hui dans Le Monde, Vincent Berger, le président de l'université de Paris 7, au sujet du récent recrutement par son université d'un prix Nobel : "La grande leçon que nous devons tirer de la venue de George Smoot est que l'efficacité de la recherche française réside pour une immense part dans la qualité du travail collectif qui se fait dans ses laboratoires. Nombreuses sont pourtant les analyses qui mettent ce modèle français en danger en proposant d'individualiser les rémunérations des chercheurs "les meilleurs" – en développant une politique de primes très élevées – dans une logique de compétition exacerbée entre les personnes, au motif de récompenser le "mérite". http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/02/15/les-lec...

Un tel aveuglement n'est pas propre à notre secteur. On le voit malheureusement aujourd'hui à l'œuvre dans tous les secteurs publics !

 

 

 

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